Pour les danseurs français, le temps est venu de réaliser de grandes choses. C'est en tout cas l'objectif du Wanted qui s'apprête à investir le théâtre du Trianon, le 21 avril, avec un spectacle inédit, "Bad Moves".
"On n'est pas là pour gratter le sol, un danseur Hip-Hop c'est aussi chaud qu'un danseur de conservatoire"
Toujours aussi recherchés pour leur style, les Wanted répètent ardemment leur prochain spectacle dans la salle qui leur a été prêté par le théâtre de Corbeille. Vainqueurs du Battle Of The Year 2001 et plus récemment du Juste Debout 2004, catégorie house, le Wanted Posse fait partie des fers de lance de la danse Hip-Hop hexagonale.
C'est quoi la touche des Wanted ? Comment vous vous démarquez des autres danseurs ?
Yugson : On essaie d'innover. On a commencé à l'époque du new jack swing à la base on est des danseurs de hype qui ont évolué vers le break, d'autres sont restés dans le new style, house... donc quand tu nous vois, t'as plusieurs styles différents.
Baba : L'image qu'on a de nous, c'est l'esprit de groupe qu'on retrouve dans les combinaisons. Les capacités techniques de chacun sont au service de l'équipe et pas de l'individu. On est uni et on essaie d'innover ensemble sans se donner de limites.
En ce moment vous répétez un nouveau spectacle dans des conditions inédites au théâtre du Trianon. Comment est venue l'idée de ce projet ?
Ça a pris plusieurs étapes pour en arriver à ce spectacle. Au départ on est parti sur un battle, un show de 8 minutes. On nous a demandé de la rallonger à 15 minutes, on avait élaboré un concept autour du rock. Puis on a voulu passer du show à la création en adaptant notre gestuelle à un cadre institutionnel, ça s'est fait naturellement, on a donné un sens à ce qu'on faisait. Pour un show t'as pas vraiment besoin de fil conducteur. Là, c'est une création, on a amené une mise en scène avec des costumes, une toile... On est parti dans ce délire animal d'où le titre du spectacle : Bad Moves. On a voulu donner un sens à ce qu'on fait, ne pas se contenter de la performance et essayer de raconter quelque chose. Et puis le Trianon, c'est une salle assez mythique pour nous. Ça se passe donc le 21 avril, en trois actes avec aussi Etha Dam et Bruce.
Vous avez l'impression de tourner en rond dans les compétitions type Battle Of The Year que vous avez déjà gagnées en 2001 ?
B : Non, pour le BOTY, tout breakeur rêve de le remporter, ce sont les championnats du monde ! Mais le faire 3-4 fois est-ce que ça t'apporte quelque chose ? Ça nous a donné de la notoriété mais ça ne nous a pas enrichis. C'est pas ça qui nous fera vivre. On a besoin des battles, on vient du battle, ça nous permet d'évoluer, de voir les mecs qui montent et de pas se laisser dépasser. Si on reste que dans la création on va s'enfermer, on a besoin de puiser dans quelque chose, et c'est dans le coté roots, underground des battles, des soirées, on est là on danse avec la foi avec le c½ur, ce qui n'est pas forcément le cas sur scène.
Y a-t-il une volonté d'amener un autre public vers la danse Hip-Hop ?
B : On allait souvent à La Villette, on allait voir plein de choses, du classique... on n'était pas enfermé dans notre style. On a travaillé avec du de monde, dans la danse contemporaine, le show biz, on a fait beaucoup de choses avant de monter ce spectacle. Le message qu'on voudrait faire passer c'est : la performance, tout dépend comment tu l'amènes. On pourrait venir avec un show et faire crier les gens, là c'est chorégraphié, t'as une gestion de l'espace, une recherche musicale, des costumes, des jeux de lumière... ça veut dire que les danseurs Hip-Hop, tout en gardant leur optique leur gestuelle, peuvent faire des choses sur la grande scène, voir plus loin. Le spectacle n'est pas intellectuel, non plus. On joue sur la gestuelle, on décrit une évolution depuis l'état animal... Le spectacle commence au sol avec beaucoup de break, des power moves acrobatiques, et la danse devient de plus en plus subtile au fur et à mesure en allant vers le haut.
L'arrivée de l'argent dans la danse est-elle en train de changer la donne ?
B : Quand tu ne sais pas d'où tu viens, tu sais pas où tu vas. Ils vont chercher des jeunes dans les écoles de danse, ils ont 17-18 ans et on exploite leur manque d'expérience. Aujourd'hui t'as des divisions chez les danseurs Hip-Hop : underground, showbiz ou comédies musicales, et pourquoi ? L'argent. On y arrive comme dans le Rap. Il faut avoir la foi, bien sûr au bout d'un moment il faut en vivre, mais tu ne peux pas arriver sans avoir rien fait et demander : "c'est combien ?" Nous quand on a commencé on nous donnait des sandwichs, on a la valeur des choses, donc le fait qu'on gagne de l'argent est légitime et personne ne nous le reproche.
Le niveau général de la danse Hip-Hop est très élevé en France ? Vous avez l'impression que le milieu, la presse spés ou les médias en prennent conscience ?
Y : Le niveau est fort, mais en France on s'en rend pas compte, y compris dans les médias. Nous on va à l'étranger, on voit le niveau... les danseurs français ont un niveau, ils ne l'imaginent même pas... Ici, les institutions, les rappeurs, les producteurs, personne ne réalise, c'est dommage.
B : On fait bouche-trou pour remplir la scène, mais ça va pas plus loin. En Angleterre ou aux Etats-Unis si t'as été champion du monde t'es respecté comme un chanteur. En France, on te dit : "c'est bien, c'est mortel", comme si c'était accessible à tout le monde, alors que ce sont des heures d'entraînement...
Ce spectacle peut-il faire avancer les choses ?
B : Je ne crois pas, on sera toujours une compagnie Hip-Hop. Pour que ça évolue, il faut que les médias commencent à montrer aux gens qu'on ne fait pas du n'importe quoi. On n'est pas là pour gratter le sol, un danseur Hip-Hop c'est aussi chaud qu'un danseur de conservatoire, c'est pas eux qui le diront, ça les décrédibiliserait. C'est aux médias, à la presse Hip-Hop de faire monter le buzz. A notre niveau on ne peut que danser, on fait notre taf et ça marche à l'étranger en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis, à Amsterdam. Ça fait un peu mal de voir qu'on est bien plus respectés à l'étranger. On a besoin de soutien, comment ça se fait qu'aucun groupe de danse français n'a fait la couv d'un mag spé. Tu gagnes les championnats du monde et t'as même pas la première page, t'as juste un petit truc... Il va falloir qu'on commence à faire nous-mêmes des événements pour être crédibles, parce que les gens ne le feront pas pour nous, ou pas comme on le voit avec notre vécu. Si ça ne marche pas on ne pourra s'en prendre qu'à nous-mêmes. C'est pour ça qu'on a créé une association, Wanted Corporation, pour lancer des événements et servir d'agence de danseurs, pour que ce soit les vrais danseurs qui soient mis en avant. Même par rapport aux clips, il ne faut pas se laisser chorégraphier par des gens qui prennent de la crédibilité sur ton dos parce que t'es un bon danseur.